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Performance Anne Rochat


Une héroine dans l’abîme

Texte de Delphine Coindet www.delphine-coindet.net

“ Dans leur quête d’une plus grande domination, les empires détruisent plusieurs cultures puis ils s’écroulent d’eux même. Aucun pays ni aucune coalition de nations ne peut prospérer à long terme en exploitant les autres. (John Perkins, extrait des “confessions d’un assassin financier”.)

Soit une bâche ronde de 7 mètres de diamètre tendue à 4 mètres du sol.

La toile est ornée d’une composition aléatoire, à l’aspect d’une peinture abstraite et matièriste bien que, en réalité, les matèriaux en question ne sont autres que des images d’eux même (or, eau, céréales, métaux…) agencés sur l’écran d’un ordinateur avant d’être imprimés en un immense motif. S’engage une lente chorégraphie orchestrée par le son amplifié de l’action qui se produit, directement : une femme rampe sur la toile tout en l’arrachant opiniâtrement avec ses dents. La surface lisse et en tension, se déchire peu à peu sous les coups de machoires de la performeuse et incessamment, c’est son équilibre même qui s’en trouvera d’autant compromis.

Sûrement, entre le minimalisme du protocole performatif et le baroque du decorum ainsi déployé on aura déjà entrevue la métaphore de la relation de l’être humain à son environnement. L’être humain ici motivé par une pulsion dévorante qui l’entraine jusqu’au point de rupture fatal…

Il faut dire qu’à l’instar des pères et mères dont elle est l’héritière, Anne Rochat s’inquiète d’états limites jusqu’à risquer sa peau. Nous souvenir qu’à son origine, l’art de la performance choisit d’opposer la vérité de l’acte à la croyance en l’oeuvre d’art comme bien matériel. Vérité contre facticité. Vie contre mort. Echanges d’absolus.

Rien d’étonnant alors si Anne sort ses dents pour signifier: “Une action vitale”

C’est une rage puissante qui la pousse à déchiqueter littéralement le monde. Car son jeu met en exergue la spirale destructrice qu’engendre l’économie d’une pulsion prédatrice, tout autant que le pouvoir d’attraction qu’elle exerce. En effet, au delà de la simple démonstration, qui nous exclueraient trop, comme vulgaires spectateurs du processus actant, elle instaure un dispositif quasi liturgique qui nous rassemble finalement tous ici présents, autour de sa ronde à un seul figurant. Alors, le spectacle du corps en mouvement évoque la transe d’une prétresse aux prophéties funeste qui à terme, s’offrirait elle-même en sacrifice. Fascination et croyances, cultes et ensorcellement, des analogies qui circonscrivent on ne peut mieux le champ d’action. Quelle témérité de la part de l’artiste, d’incarner ainsi, dans notre beau pays poli et lustré, la figure d’une possédée par son avidité et de rétablir ainsi par son acte, la triste vérité d’une si simple articulation de cause à effet! Une articulation qu’on aimerait bien pourtant, ne pas devoir considérer, tellement la force de notre endoctrinement, nous conditionne à ignorer les conséquences de notre mode de vie sur le reste du monde.

Se loger, manger, s’habiller, se déplacer, chaque motif de notre quotidien, toujours plus automatisé, a pourtant un coût humain dont il faudra bientôt nous acquitter. Ainsi la pièce de Anne Rochat  relève tout aussi bien d’une forme d’exaspération sublimée par la morsure à vif, au regard de nos gestuels consensuels qui dissimulent en fait la gravité de nos dettes.

Mais enfin pourquoi cherchons nous toujours, en dépit de tout bon sens, à sauver les apparences? La réalité n’est elle pas bien plus crue, quand nous aimerions la voir si joliemment façonnée? La cruauté est pourtant toujours une donnée du vivant et c’est à elle que nous devons continuer de nous confronter. Cruauté de nos vies séparées, qui nous laissent incapables de concevoir l’inter-dépendance fondamentale de toute chose en ce monde. Et pour sortir de notre transe, possédés dépossédés que nous sommes, il faudra renoncer à encore beaucoup de mensonges…

Lien: Anne Rochat

 

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